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Les études urbaines en Afrique anglophone : un portrait général

Annie-Claude Labrecque
Février 2010

Nous vous invitons à nous faire part par courriel de vos commentaires, remarques ou suggestions sur le contenu des capsules thématiques.

Introduction
Cette capsule thématique porte sur l’état des études urbaines dans les pays d’Afrique qui ont été colonisés à la fin du 18e siècle ou au cours du 19e siècle par les Britanniques, ou qui sont devenus des possessions ou des protectorats britanniques suite à des guerres ou des traités avec d’autres puissances colonisatrices européennes (France, Portugal et Pays-Bas au cours du 19e siècle et Allemagne au cours du 20e siècle).

Certains pays font tout de même figure d’exception. Créé en 1847 par d’anciens esclaves noirs américains, le Libéria est la plus vieille république du continent. La Namibie, quant à elle, est anglophone parce qu’elle a été mise sous la tutelle de l’Afrique du Sud en 1915, après avoir été une colonie allemande entre 1884 et 1915.

Carte de l'Afrique anglophone

Il est à noter que, comme la plupart des pays d’Afrique, ceux de l’Afrique anglophone ont eu une accession tardive à l’indépendance au cours de la deuxième moitié du 20e siècle. Le Ghana a été la première colonie anglaise à obtenir son indépendance en 1957.

Tableau I – Date d’accession à l’indépendance des pays d’Afrique

En tant que colonisateur, la Grande-Bretagne a laissé plusieurs héritages, entre autres au niveau de la planification urbaine, du développement urbain et du processus d’urbanisation. Au Ghana et au Kenya, par exemple, le développement urbain a grandement bénéficié de la présence du colonisateur. En effet, ce sont les Britanniques qui ont fondé la plupart des grandes villes, qui ont développé leur système de transport et leur cadre spatial urbain, qui ont introduit les notions de planification urbaine, de standards de construction et de design architectural et finalement, qui ont initié ces pays à l’économie globale leur permettant d’entrer sur le marché international des échanges et de voir prospérer leurs villes du même coup (Otiso et Owuau, 2008).

D’un point de vu peut-être moins élogieux, la Grande-Bretagne a également laissé en héritage beaucoup de déséquilibres sociaux, politiques, économiques, culturels et urbains. Le colonisateur a imposé ses théories de planification, ses traditions intellectuelles et ses expériences urbaines occidentales aux villes africaines qu’il a construites au détriment des réalités, des connaissances et des expériences des populations locales (Harrison, 2006 : 319). Il devient maintenant nécessaire pour les villes du Sud anciennement colonisées — pas exclusivement celles d’Afrique — de disloquer ces représentations dominantes de la ville et de montrer comment il est possible de produire une autre vision de la planification urbaine mieux adaptée aux besoins des populations citadines (Harrison, 2006 : 320). Plus encore, dans beaucoup de colonies et de protectorats anglais en Afrique, la planification des villes coloniales réservait les centres urbains à la population blanche, reléguant les populations indigènes dans des réserves ou townships à l’extérieur de la ville (ONU,2005). Si le projet urbain colonial était de mettre des frontières et de séparer les groupes ethniques, les projets urbains postcoloniaux visent la réunion et la réunification des peuples (Harrison, 2006 : 325). Nous reviendrons sur les notions d’apartheid et de ségrégation environnementale en milieu urbain, qui ont grandement marqué plusieurs pays d’Afrique anglophone, autant durant la période coloniale que suite à l’indépendance.

Tableau II – Les villes d’Afrique anglophone de plus de 500 000 habitants

Finalement, le fait urbain dans la plupart des pays d’Afrique anglophone, à l’exception du Nigéria, est dominé par la présence d’une ville primatiale, centre politique, économique et commercial de la nation. Ce type de ville a profité de l’époque coloniale pour affirmer sa domination sur la trame urbaine existante. Élevée au rang de métropole, la ville primatiale, dont la croissance s’est accentuée avec la transition démographique des dernières décennies, est généralement soutenue par un réseau peu développé de petites et moyennes villes. Le milieu rural demeure donc grandement présent en Afrique anglophone, voire même dominant dans plusieurs cas, bien que les taux d’urbanisation augmentent constamment, mais à des rythmes différents selon les contextes politiques, économiques et humanitaires des pays.  

Graphique I – Taux de population urbaine par pays – 2008

Graphique II – Taux annuel de croissance urbaine – 2005-2010

1. Les limites

Cette capsule thématique sur l’état des études urbaines en Afrique anglophone comporte plusieurs limites qui nous sont apparues au cours de nos recherches. Premièrement, certains sites Internet fonctionnent mal. Beaucoup sont en construction ou ont des liens non-fonctionnels. Les pages de plusieurs sites ne sont pas complètes, elles énumèrent seulement les facultés ou les départements sans offrir de descriptif des cours, des programmes ou des diplômes offerts. De plus, certaines universités de plus petite taille se concentrent exclusivement sur la formation de premier cycle.

Au niveau de la recherche, nous avons remarqué la faible présence en milieu universitaire de centres ou d’instituts de recherche, à l’exception du cas de l’Afrique du Sud. La plupart des programmes de recherche et des projets de recherche-action-intervention en études urbaines sont menés et financés par d’autres pays (majoritairement d’Europe tels que la France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et les pays scandinaves) ou encore par des organisations non-gouvernementales (ONG) ou par des organisations internationales telles que l’ONU.

La guerre civile qui a frappé plusieurs pays, tels que la Sierra Leone et le Libéria pour ne nommer que ceux-là, semble être une limite importante au développement d’un système universitaire de qualité. Le système étant lui-même dysfonctionnel ou sous-développé, le champ d’expertise en études urbaines n’en est que plus limité. Il faut également mentionner que l’accès aux études universitaires n’est possible que pour une minorité d’individus dans plusieurs pays. 

Finalement, plusieurs pays étudiés ici sont petits. Notons entre autres le Botswana, le Lesotho, le Malawi, la Namibie et le Swaziland. Ces pays ont une population et une urbanisation faibles d’une part, et un système universitaire peu développé, d’autre part. Les programmes universitaires sont donc peu variés et peu intéressés aux études urbaines.

2. La ville, sujet d’étude prioritaire?

Dans ce même ordre d’idées, nos recherches ont permis de découvrir qu’outre les études urbaines, d’autres thèmes de recherche et de formation sont beaucoup plus populaires dans les universités d’Afrique anglophone. Il semble que les réalités, les préoccupations et les problèmes nationaux aient une grande influence sur les angles et les enjeux de recherche et sur les programmes d’étude développés dans les universités.

Les études rurales et agraires sont le champ d’étude le plus populaire autant dans les universités que dans les programmes de recherche. Chaque pays étudié possède un département, une faculté, un collège, une école ou un institut d’agriculture. Dans certains cas, les études agraires sont jumelées avec la foresterie et l’horticulture (Nigéria et Sierra Leone), le développement d’entreprises locales (Université Kenyatta au Kenya), le développement communautaire et coopératif (Tanzanie), les technologies et techniques agraires, la conservation et la protection des ressources – eau, terre, pêcheries, forêts (Université Makerer en Ouganda et Université du Malawi), etc. La question de la prévention et de la gestion des désastres environnementaux et écologiques est également abordée dans plusieurs universités.

Un autre champ d’étude populaire dans les universités d’Afrique anglophone : les études diplomatiques et stratégiques pour le maintien de la paix et l’étude des conflits. Ces programmes d’études et de formations se retrouvent surtout dans les pays ayant connu des guerres civiles ou des conflits internes. La Gulu University d’Ouganda possède son département de peace and strategic studies, tout comme en Sierra Leone, où l’université nationale possède un programme peace, conflict and development studies. Ces champs d’étude s’accompagnent d’un intérêt pour les questions de développement national, de reconstruction, de développement de l’administration et d’une structure efficace de gestion. La Mulungushi University de Zambie propose un programme d’étude sur la prévention de la corruption, sur le développement des aptitudes au travail et à la gestion et sur le développement d’un leadership pour soutenir la croissance et le développement général du pays. De son côté, l’Institute of Peace, Leadership and Governance au Zimbabwe vise à favoriser la stabilité, la croissance et le développement du pays en formant ses citoyens et en intégrant la démocratie et le facteur humain au centre du développement national.  

Plusieurs pays d’Afrique sont aux prises avec de graves maladies, dont le SIDA, qui est un autre sujet d’importance dans les centres d’étude, de recherche et d’intervention. L’ampleur du fléau, les moyens de prévention, les interventions nécessaires ainsi que les retombées sociales, économiques et démographiques de la maladie sont de plus en plus étudiées par des groupes, des ONG et des gouvernements étrangers. L’étude du SIDA s’insère parfois dans certaines études urbaines étant donné qu’un haut pourcentage de gens atteints se concentrent en ville à la recherche de soins médicaux ou de meilleures conditions de vie.

3. Quels enjeux urbains sont étudiés?

La ville, ses phénomènes et ses enjeux sont tout de même étudiés en Afrique anglophone. Encore ici, il semble y avoir certains sujets de prédilection qui profitent de plus d’attention scientifique dans les universités et dans les centres de recherche financés et dirigés par des pays étrangers ou par des organismes internationaux. L’étude des capitales ou des grandes villes des pays de la région, Johannesburg étant le cas le plus probant (voir les ouvrages et textes de Guillaume, 2001 ; Murray, 2004; Robinson, 2008 ; Parnell et Robinson, 2006), demeure populaire. Il y a également un certain intérêt pour les problèmes de société plus vastes, tels que la pauvreté, la violence, la gouvernance, dans lesquels l’espace urbain n’est qu’un élément d’analyse parmi d’autres (Gervais-Lambony, Jaglin et Mabin, 1999 : 15). 

Les villes de pays anciennement d’apartheid (l’Afrique du Sud principalement, mais également la Namibie et l’Ouganda) sont grandement étudiées, autant dans la littérature que dans les universités, à cause des retombées de cette politique de division ethnique sur l’aménagement et le développement urbain. Ces villes, autant par leur histoire passée que par leur présent et leur devenir, soulèvent énormément de questions, notamment de perceptions, sur l’exclusion (Guillaume, 2001 ; Ebo, 2006), la ségrégation (Christopher, 2001 ; Houssay-Holzschuch, 2002 ; Oldfield, 2003), la discrimination (Landau et Vigneswaran, 2007), la violence urbaine (Guillaume, 2001b) et la sécurité ou l’insécurité (Fourchard et Albert, 2003 ; Morange et Didier, 2006). L’étude des villes d’apartheid (Christopher, 2001) permet également d’aborder la question du nouveau rapport à l’espace qui s’y développe, notamment la privatisation de l’espace urbain par le développement de residential enclosure dans bon nombre de quartiers urbains (Peyroux, 2005 ; Houssay-Holzschuch, 2003). L’étude de la ville anciennement d’apartheid permet aussi de voir comment l’immigration (Wa Kabwa-Segatti, 2006), les réfugiés (Sommers, 2001), les étrangers et les différences culturelles, identitaires (les identités à reconstruire – Bekker, Leildé et Puttergill, 2005) et linguistiques sont maintenant perçus dans les milieux urbains.

Comme la majorité des pays étudiés ont obtenu leur indépendance au cours de la deuxième moitié du 20e siècle, plusieurs questions liées à la politique urbaine sont au centre de multiples études. Les enjeux de démocratie urbaine à faire ou à refaire, de dynamiques de gouvernance locale (Lapeyre, 2006) ; Kamete, 2007) et urbaine (Crouzel, 2005 ; Benit-Gbaffou, Owuor et Fabiyi, 2007), de réorganisation des pouvoirs locaux et municipaux (Crouzel, 2003), de développement d’une gestion urbaine efficace et efficiente (Mutale, 2004), de mise en place d’une  forme de participation citoyenne (Kamete, 2007b), de construction d’une citoyenneté urbaine (Grest, 2001 et 2002, 2002b) et les enjeux liés aux infrastructures sont quelques uns des sujets politiques abordés par les chercheurs en études urbaines. 
                            
En dernier lieu, notons que les retombées, les dilemmes et les enjeux découlant du développement rapide des villes depuis leur indépendance (Marais, 2001) trouvent une place non-négligeable dans la littérature scientifique. Les problèmes de logements et d’habitations (Mahanga, 2002 ; Harrison, Huchzermeyer et Mayekiso, 2003 ; Schlyter, 2003 ; Seleki, n.d.) sont souvent étudiés entre autres parce qu’ils sont la première démonstration d’un développement anarchique de la ville. Plus encore, comme la croissance urbaine de plusieurs pays africains s’est produite sans le support d’une croissance économique significative, l’urbanisation s’accompagne donc d’une mise en place et d’un développement important d’un secteur économique informel qui permet à plusieurs centaines de milliers d’Africains de survivre en ville. Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), sept critères caractérisent cette économie en marge de la production classique de biens et de services : facilité d’accès aux activités, utilisation de ressources locales, propriété familiale des entreprises, échelle restreinte des opérations, utilisation de techniques simples et nombre réduit de travailleurs, qualifications acquises en dehors du système scolaire officiel et marchés échappant à tout règlement et ouverts à la concurrence. Le phénomène de l’économie urbaine informelle est de plus en plus étudié et analysé, entre autres au Nigéria et en Afrique du Sud (Nwaka, 2005 ; Muller, 2003 ; Walyher, Filipiak et Uhder, 2006) autant pour en comprendre les causes et les conséquences que pour mettre en lumière les enjeux et les manifestations concrètes (Simone et Abouhani, 2005 ; Potts, 2008 ;  Verick, 2006 ; Falco, Kerr et al, 2009). 

Plus encore, plusieurs chercheurs s’intéressent aux dures conditions de vie dans les villes d’Afrique anglophone. La maladie (Dubois, Sinkala et Kalluri, 2006), la pauvreté urbaine qui touche 50% des citadins du Tchad, du Niger et de la Sierra Leone (INFO Project, 2002)  (Brown, 2001 ; Simbowalw Osinubi, 2003 ; Landau, 2008), l’insalubrité et les moyens de subsistance dits informels tels que l’agriculture urbaine (Flynn, 2001 ; Cross, 2002 ; Foeker, Sofer et Molzi, 2004) sont tous des phénomènes pris en considération par plusieurs études et programmes de recherche visant l’amélioration des conditions de vie pour les populations urbaines les plus pauvres. Ainsi, la question de la planification urbaine (Kamete, 2009 et 2009b) et de l’aménagement de la ville est également populaire (Parnell et Robinson, 2006 ; Harrison, 2006). Il semble même y avoir un intérêt certain pour les questions de patrimoine culturel et de tourisme (Belaidi, Houssay-Holzschuch et Ninot, 2009)

Notons en dernier lieu la présence importante des chercheurs français dans le champ des études urbaines en Afrique de façon générale, mais également en Afrique anglophone. Plusieurs structures de recherches importantes et imposantes sont financées par le gouvernement français. Notons entre autres le PRUD (Programme de recherche urbaine pour le développement) et l’IFAS (Institut français d’Afrique du Sud) qui sont d’importantes infrastructures de recherche. Pour plusieurs chercheurs français, l’Afrique du Sud et l’Afrique australe apparaissent au début des années 2000 comme un champ d’investigation neuf (Gervais-Lambony, Jaglin et Mabin, 1999 : 13).  

Nous vous invitons à consulter la suite de cette capsule qui se concentre, pays par pays, sur la littérature, la recherche et la formation portant sur la ville :

Les études urbaines en Afrique anglophone : la littérature, la recherche et la formation

4. Références

Cette liste de références ne fait pas état avec exhaustivité de tous les travaux écrits au cours des dix dernières années sur le fait urbain en Afrique anglophone. Il s’agit ici qu’un premier exercice de compilation. Vous êtes invité à nous faire part des lacunes de cette bibliographie afin que nous puissions la compléter. 

Livres et chapitres de livres
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