Profil pro

Rencontre avec Laurent Lussier, Conseiller en développement de l’habitation au Service de l’habitation, Ville de Montréal

Par Salomé Vallette, étudiante au doctorat en études urbaines (INRS)

Profil Pro propose des entrevues réalisées avec un collaborateur ou une collaboratrice des milieux de pratique. Projet pensé par Camille Gélix, ancienne étudiante membre de VRM, l’objectif est de faire connaître les métiers en lien avec les études urbaines et de mettre en valeur des parcours académiques et professionnels variés.

Donc est-ce que vous pouvez nous parler de votre parcours scolaire et professionnel, et quelles sont les étapes qui ont permis d’œuvrer au sein du Service de l’habitation de Ville de Montréal ?

 

Ce qui m’a intéressé d’abord, c’était la littérature. J’écris de la fiction, dont un premier roman publié en 2017. Un mal terrible se prépare. Au début des années 2000, je travaillais dans une librairie de la rue Sainte-Catherine, dans ce qui allait devenir le Quartier des spectacles et j’ai commencé à être fasciné par la transformation de la ville qui s’accélérait alors. C’est ce qui m’a amené, sans quitter la littérature, à m’intéresser à l’urbanisme jusqu’à m’inscrire au baccalauréat à l’Université de Montréal.

Le tout dernier atelier de ce BAC s’inscrivait dans le projet « Grandir en ville », un programme de recherche de l’UNESCO. Juan Torres était l’un des responsables de cet atelier, qui a été également son terrain de thèse. Cet atelier a duré presque six mois et j’ai eu la chance de travailler avec des jeunes de 10 à 14 ans du Nord-Est de Montréal-Nord avec qui on essayait de redessiner les parcs et l’espace public de leur quartier. Ce projet m’a ensuite amené à m’intéresser aux enjeux de la participation publique et à être embauché comme assistant sur un projet de recherche dirigé par Mario Gauthier (UQO), Michel Gariépy (UdeM), Frank Scherrer (UdeM) et Florence Paulhiac (UQÀM). Le projet de recherche portait sur la participation publique et je m’occupais de décortiquer des mémoires déposés dans le cadre des consultations publiques sur le Plan d’urbanisme et d’autres politiques d’aménagement. Après ce projet, je me suis retrouvé, par hasard, bénévole lors d’une activité dans le quartier Saint-Pierre à Lachine. C’est moi qui vendais les billets pour le bingo! Mais en vendant les billets, j’ai rencontré les consultants mandatés pour le projet de revitalisation du quartier, et ça a été le point de départ de tout mon réseau professionnel des dix années suivantes.

J’ai ensuite fait une maîtrise en aménagement, toujours à l’Université de Montréal, mais en partenariat avec l’Université fédérale du Rio Grande do Sul à Porto Alegre au Brésil. C’est là que j’ai effectué une grande partie de ma maîtrise. Cette dernière portait sur les processus de participation dans les démarches de planification concertée. Ensuite, je suis devenu travailleur autonome dans le domaine de la participation publique pendant plus de cinq ans. J’en ai profité pour écrire sur différentes plateformes, dans la revue Liberté, sur le site Spacing, et j’ai co-dirigé un livre sur le Quartier des spectacles. De fil en aiguille, j’ai commencé à m’intéresser au domaine de l’habitation, notamment en travaillant sur la planification stratégique de la Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM). Grâce à un remplacement de congé de maternité, j’ai intégré une petite équipe dédiée à la recherche et aux stratégies au sein du Service de l’habitation de la Ville de Montréal… et j’y suis toujours ! J’ai maintenant un poste permanent.

Depuis trois ans, je travaille sur le Règlement pour une métropole mixte aussi connu sous le nom de « 20-20-20 ». C’est un règlement d’inclusion de la Ville de Montréal qui obligera les constructeurs à conclure une entente sur l’offre de logement social abordable familial dès 2021. Montréal est la première ville au Québec à adopter un règlement de ce type.

 

Quels sont les aspects que vous aimez le plus de votre travail, puis est-ce que vous rencontrez certaines limites en particulier ?

 

Le Service de l’habitation de la Ville, c’est un service qui est très opérationnel. On gère les programmes de logement social et communautaire, de rénovation, de subventions pour les acheteurs, en plus des inspections de salubrité. À l’intérieur de cette structure, la division dans laquelle je travaille fait de la recherche, propose des stratégies, des règlements. Notre positon, très proche des opérations, nous permet d’être toujours alimentés par les apprentissages qui viennent du terrain, tout en ayant l’espace et le temps pour poser des questions de fond. Je pense que c’est assez précieux. Il n’y a pas tant d’espaces similaires dans les administrations publiques. J’ai aussi des collègues qui ont diverses expertises et à qui je peux poser des questions complexes et obtenir des réponses intelligentes. Avant d’être à la Ville, j’ai longtemps été travailleur autonome, et maintenant j’apprécie le fait d’avoir un réseau de collègues sur lequel je peux compter.

J’apprécie aussi le fait qu’il y a de nombreuses façons d’appréhender le domaine de l’habitation : dans une perspective économique, à travers les politiques publiques, à travers la pratique de l’urbanisme… Il y a également beaucoup de liens à faire avec le domaine de la santé. C’est un univers très technique, rempli de programmes et d’institutions, mais aussi très politique, dans lequel il faut apprendre à manœuvrer. C’est cette complexité qui fait que c’est riche et que le sujet ne s’épuise jamais.

En termes de limites, je dirais par contre que souvent, les choses prennent du temps. Ce n’est pas nécessairement un problème parce que les étapes d’approbation sont nécessaires pour que les choses soient solides, mais ça peut être long! Mais la vraie grande limite, c’est plutôt le manque de moyens financiers. La Ville de Montréal a fait de l’habitation un domaine privilégié d’intervention depuis de nombreuses décennies, mais, la capacité d’intervention de la Ville est fortement liée au financement qu’elle obtient des gouvernements supérieurs… on n’a pas vraiment d’emprise là-dessus!

 

Comment faites-vous pour demeurer au fait des actualités dans votre domaine ? Et comment est-ce que vous imaginez votre secteur dans les prochaines années ?

 

Avec la ville, on a accès à un service de revue de presse. Personnellement, je consulte aussi tous les jours Montreal City Weblog qui fait une super revue de l’actualité. Ensuite, il y a quelques agrégateurs de nouvelles américaines et quelques centres de recherche importants comme le Joint Center for Housing Studies de Harvard, le Terner Center for Housing Innovation de l’Université Berkeley. On trouve aussi des liens sur le site de VRM, bien sûr! Dès qu’on trouve de l’information pertinente concernant l’habitation, on se l’envoie entre nous. C’est par contre assez rare qu’on prenne une demi-journée pour lire quelque chose, on se sent presque mal de le faire même si ça fait partie de notre travail. J’essaie tout de même de suivre ce qui se passe en recherche, en lisant ou en assistant à des congrès de temps à autre.

L’habitation, c’est un domaine qui évolue lentement, mais ce n’est pas nécessairement quelque chose de négatif. Nous sommes moins dans les grandes transformations radicales, mais plus dans des changements incrémentaux. Dans le futur, je pense que beaucoup de choses s’en viennent (et c’est sans parler des répercussions de la COVID-19). Par exemple, on voit l’écart se creuser entre les prix des logements privés et les prix des logements sociaux et communautaires. Ça devient une zone d’intervention. Il y a une demande pour une offre intermédiaire.