Segment de la rue Salaberry (Québec) dont le réaménagement a été effectué en 2017-2018, selon les principes des rues conviviales. Photo : Francis Marleau-Donais.

Raconte-moi un terrain

L’analyse multicritère au service du réaménagement des rues

Interview avec Roxane Lavoie, professeur à l’École supérieure d’aménagement et de développement de l’Université Laval

Par Claudia Larochelle, professionnelle de recherche au Centre de recherche en aménagement et développement (CRAD) et pour le réseau Villes Régions Monde

 

Quels sont les objectifs de votre recherche terrain ? Pourriez-vous me décrire le contexte ?

Le terrain à l’étude concerne un projet sur l’aménagement de rues conviviales à Québec. L’objectif était de construire un système d’aide à la décision pour permettre d’identifier les rues les plus propices à devenir des rues conviviales à Québec. L’Unité mixte de recherche en sciences urbaines (UMRsu) nous a mis en contact avec la Ville de Québec pour ce projet financé en partie par Thales, la Ville de Québec et Mitacs.

Par définition, une rue conviviale désigne une rue qui est partagée par plusieurs utilisateurs et dont l’aménagement correspond aux besoins de ces derniers (voir figure 4). Par exemple, si c’est une rue qui est très passante et qui mène d’une institution vers une autre activité structurante, nous pouvons penser que c’est une rue qui peut accueillir plusieurs usagers (i.e. : piétons, cyclistes, personnes à mobilité réduite, utilisateurs du transport en commun ou de la voiture, etc.). Par contre, lorsque l’on se retrouve sur une rue de banlieue où les gens marchent pour aller à un endroit, mais qu’on n’y retrouve pas toutes les activités de la vie quotidienne, c’est différent. Il arrive aussi qu’une rue conviviale n’accueille que deux types d’utilisateurs (ex. : cyclistes et piétons).

Le projet que nous avons mené visait notamment à identifier, sur le territoire de la Ville de Québec, les segments de rues sur lesquels on devrait refaire la rue selon les principes de rue conviviale. À titre d’exemple, les aménagements réalisés sur le segment de rue Salaberry (angle rue Richelieu) à Québec en 2017-2018 avaient pour but de répondre aux besoins des différents utilisateurs. Pour les prochains réaménagements de segments de rue, la Ville voulait un outil d’aide à la décision.

Selon le National Complete Streets Coallition, les rues conviviales sont :  accessibles, sécuritaires et confortables indépendamment du mode de transport et de la condition physique et sensibles au contexte, c’est à dire adaptées au caractère de l’environnement, à l’échelle et aux besoins.

Définition d’une rue conviviale. Source : National Association of City Transportation Officials (Ed.). (2013). Urban Street design guide, Island Press.

Le projet souhaitait répondre à un problème en lien avec les mécanismes de communication entre les différents services de la ville (ex. : l’ingénierie et l’urbanisme, le design urbain, l’aménagement du territoire et les transports). Auparavant, le service d’ingénierie avait sa liste de rues à refaire pour une année donnée et il envoyait celle-ci au département d’urbanisme et d’aménagement. Ces derniers allaient sélectionner des rues dans cette liste pour les refaire selon les principes de rues conviviales. La Ville souhaitait une réflexion en amont, qui refléterait un choix de rues concerté correspondant aux enjeux et à la vision des différents services.

Carte représentant le potentielle de réaménagement des rues de la Ville de Québec. Source : Francis Marleau-Donais.

Quelle a été la démarche méthodologique pour répondre à vos objectifs ?

Le modèle multicritère que nous voulions développer devait représenter la vision des parties prenantes de ce qu’est « le développement des rues conviviales à Québec ». Nous avons opté pour une approche multicritère, spécifiquement avec la méthode MACBETH. Cette méthode est aussi appelée « socio-technique » et avec celle-ci, vient une façon de questionner les gens et d’animer le groupe avec lequel on travaille.  Cette méthode permet de mettre ensemble les différentes visions et paramètres à utiliser pour chacun des critères. Le but est d’avoir un consensus sur le fait qu’une rue devrait être aménagée en rue conviviale.

Or, un des premiers défis rencontrés a été de gérer les attentes des différents partenaires dans le temps qui était imparti. Une partie majeure du projet de recherche est la définition du problème. Avant de monter un modèle, il faut structurer le problème, il faut s’assurer que tous comprennent la question de la même façon, que tous comprennent ce que l’on est en train de faire ensemble. La base est de comprendre le problème à l’étude et les éléments clés qui le composent.

 

Au départ, nous avions prévu tout faire en grand groupe, mais finalement, pour certains aspects, il y avait des expertises plus pertinentes et il fallait creuser pour avoir l’expertise de certains acteurs. Nous avons donc fait des rencontres en sous-groupes afin d’aller chercher de l’information sur des critères précis. Il a fallu revoir la planification des rencontres en fonction des sous-groupes d’experts.

L’identification du potentiel a été réalisée en fonction du contexte. Est-ce que ce segment de rue fait partie d’une planification urbaine particulière ? Quels sont les usagers actuels ? Qu’est-ce que l’on retrouve autour ? Le terrain nous a amené à identifier plusieurs critères.

Un des principes de l’approche MACBETH renvoie au fait que l’évaluation doit se faire en fonction de critères pour ensuite donner une note globale. Donc, pour y arriver, nous réalisons une étape que l’on appelle « éliciter des préférences ». Les décideurs impliqués dans la démarche se posent des questions comme celles-ci : À quel moment sommes-nous pleinement satisfaits ? Quelles sont nos attentes pour ce critère ?  À quel moment commençons-nous à être déçus de la performance par rapport à un critère donné ? Cette étape intègre des repères sur les niveaux de performance. Ensuite, le décideur analyse les cartes développées. Elles affichent les différents segments de rues de la ville selon leur potentiel à être aménagés en rue conviviale (ex. : Classe 1 : Potentiel élevé).  Pour simplifier l’analyse, un code de couleur a été utilisé (voir image).

Un autre aspect complexe a été d’identifier la mesure de certains critères. Cette préoccupation est présente pour tous les projets qui impliquent un processus d’analyse multicritère. Nous l’avons abordée dans le cadre de la structuration du problème, étape durant laquelle on identifie les critères, de même que des façons de les mesurer. Par exemple, le critère de la sécurité, comment mesurer sa performance ? Est-ce que la sécurité c’est un nombre d’accidents ou bien un taux d’accidents pour 1000 voitures ? Pour le critère de l’intégration d’un segment de rue dans un document de planification urbaine, nous nous interrogions sur la façon de mesurer ce critère : Est-ce que faire partie de deux plans est meilleur que faire partie d’un seul ? Est-ce que ça dépend du plan ? Est-ce qu’il y a un type de plan qui donne plus de force à une rue qu’un autre type de plan ? Est-ce que tous les plans se valent ? Un des fondements était d’avoir ce dialogue entre les différents acteurs.  C’est en quelque sorte l’apanage du multicritère que de mettre en relation des critères qui sont à première vue conflictuels et d’évaluer la place qu’ils vont occuper dans la décision.

 

Quels sont les principaux résultats que vous tirez de cette expérience terrain ?

Le processus social qu’implique l’approche utilisée a favorisé un climat propice au développement d’une intelligence collective entre les parties prenantes. La structuration du problème, la construction d’un système de valeurs commun, les apprentissages réalisés par les experts en dialoguant avec des experts provenant de d’autres domaines sont des contributions majeures associées à la démarche réalisée.

L’engagement du décideur (la Ville de Québec) est un facteur de succès associé au projet. Nous avons été mandatés par la Ville et des ressources ont été mobilisées pour répondre aux besoins de l’analyse souhaitée. Les cartes sont aujourd’hui utilisées par la Ville.

Ensuite, il y a eu un vaste travail de gestion de données. Au début, nous avions fait la carte à l’échelle de la ville et le centre-ville ressortait. Pour raffiner la lecture des résultats, nous avons fait l’analyse par quartiers, ce qui a mis en lumière les rues des différents quartiers de la ville. Donc, ce n’est pas seulement une carte, c’est un ensemble de cartes qui permet de faire une analyse plus éclairée et plus complète de la situation. Un des enjeux avec lequel les décideurs doivent composer, et auquel le projet a pu répondre, est celui de la transparence envers les citoyens. Pourquoi nous avons choisi une rue par rapport à une autre ? La Ville peut maintenant mieux justifier ses choix auprès des citoyens.

C’est un projet qui a gagné plusieurs prix, autant au niveau scientifique que professionnel. Urbanistes et spécialistes de l’analyse multicritère s’accordent pour dire que la démarche menée avec les parties prenantes du projet a contribué, de différentes façons, à améliorer les pratiques et ce, dans diverses disciplines. L’analyse multicritère peut s’appliquer à diverses problématiques. Avec ce projet, nous avons adapté l’analyse multicritère aux problématiques de transports et d’aménagement, c’est la démonstration que cette approche s’adapte bien aux enjeux d’aménagement du territoire.

La recherche en question

Titre du projet : « Intégrer la mobilité durable dans l’évaluation de projet: Exploration de l’aide à la décision multicritère et de la recherche opérationnelle comportementale »

Numéro d’approbation du certificat d’éthique : 2018-275/ 17-12-2018.

Roxane Lavoie

Roxane Lavoie est professeure à l’École supérieure d’aménagement et de développement régional (ESAD) de l’Université Laval. Elle s’intéresse entre autre au processus de décision en aménagement du territoire et aux outils d’aide à la décision territoriale, en particulier à l’animation de Fos Groups, aux méthodes d’analyse multicritère, aux systèmes d’information géographique et aux systèmes d’indicateurs. Elle est également membre du Centre de recherche en aménagement et développement (CRAD).